L'instrumentalisation n'est pas un acte unique : c'est un répertoire. La défense doit cartographier les vecteurs effectivement mobilisés contre le client, mais aussi ceux qui demeurent disponibles pour l'adversaire - car une stratégie qui neutralise un vecteur sans anticiper les suivants ne fait que déplacer l'attaque. La typologie qui suit ordonne les vecteurs les plus récurrents dans les configurations transnationales, du plus visible au plus discret.
Premier vecteur : les poursuites pénales, singulièrement lorsqu'elles se multiplient. L'accusation pénale est le vecteur le plus puissant parce qu'elle mobilise la contrainte publique : garde à vue, détention provisoire, contrôle judiciaire, saisies, interdictions de gérer, et surtout l'ouverture des canaux de coopération internationale. Les infractions économiques - escroquerie, abus de confiance, abus de biens sociaux, blanchiment, fraude fiscale - s'y prêtent particulièrement, parce que leurs éléments constitutifs sont suffisamment plastiques pour habiller une relation d'affaires ordinaire en fait punissable, et parce qu'elles justifient des mesures patrimoniales immédiates. La multiplication des poursuites - plusieurs plaintes, plusieurs parquets, plusieurs ressorts, pour des faits voisins ou artificiellement fractionnés - est en elle-même un instrument : chaque procédure impose ses délais, ses frais, ses mesures conservatoires et sa publicité propre.
Deuxième vecteur : la coopération policière et judiciaire internationale. Une procédure nationale, même fragile, peut être projetée à l'échelle mondiale par les canaux de coopération : signalements dans le système d'INTERPOL, demandes d'arrestation provisoire, demandes d'extradition, commissions rogatoires et demandes d'entraide. Le détournement de ces canaux fait l'objet d'un contentieux institutionnel spécifique - l'article 3 du Statut d'INTERPOL interdit à l'Organisation toute intervention à caractère politique, et l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a consacré sa résolution 2161 (2017) au recours abusif au système d'INTERPOL. Ce volet obéit à une procédure, un calendrier et une discipline probatoire propres, traités intégralement dans le guide Praxis consacré à INTERPOL et aux extraditions ; le présent guide n'en duplique pas la matière et y renvoie.
Troisième vecteur : les procédures civiles d'épuisement. Des actions en responsabilité, en concurrence déloyale, en diffamation, en contrefaçon ou en exécution de garanties peuvent être engagées non pour être gagnées, mais pour coûter : frais de défense multipliés par le nombre de ressorts, mesures conservatoires pesant sur la trésorerie, discovery ou production forcée de documents exposant des informations sensibles, immobilisation des équipes dirigeantes. La procédure d'épuisement se reconnaît à son économie : la demande est calibrée pour maximiser la charge de la défense, non la probabilité de succès.
Quatrième vecteur : le gel et la capture d'actifs. Saisies conservatoires obtenues sur requête, gels dans le cadre de procédures pénales étrangères, inscription sur des listes de sanctions nationales ou multilatérales, signalements aux cellules de renseignement financier déclenchant des blocages bancaires de fait. L'effet recherché est l'asphyxie : une personne dont les avoirs sont gelés et dont les banques rompent les relations perd les moyens mêmes de sa défense. Le contentieux des désignations et des gels obéit à des régimes spécifiques - voies de réexamen administratif, contrôle juridictionnel, dérogations pour frais de justice - traités dans le guide Praxis consacré aux sanctions internationales, auquel le présent guide renvoie.
Cinquième vecteur : les procédures-bâillons, dirigées contre les voix critiques - journalistes, chercheurs, défenseurs des droits de l'homme, lanceurs d'alerte, médias - pour tarir la participation publique. Ce vecteur a désormais un nom en droit positif européen : la directive (UE) 2024/1069 du 11 avril 2024 organise la protection contre les procédures judiciaires manifestement infondées ou abusives visant la participation publique. L'étape 08 lui est consacrée.
Sixième vecteur : les dénonciations réglementaires et administratives. Signalements fiscaux, douaniers, prudentiels, de conformité anti-blanchiment, plaintes ordinales ou disciplinaires : chaque autorité saisie est tenue d'instruire, et l'accumulation d'instructions ouvertes - même classées ensuite - construit un halo de suspicion opposable dans les bases de conformité privées, les due diligences et les relations bancaires. Ce vecteur est discret, peu coûteux pour l'attaquant, et son effet est durable parce que les clôtures sont rarement aussi publiques que les ouvertures.
Septième vecteur : les procédures d'insolvabilité et de gouvernance. Demandes d'ouverture de procédures collectives, révocations de dirigeants, expertises de gestion : le droit des sociétés et des entreprises en difficulté offre des leviers de dépossession qui ne disent pas leur nom. Huitième vecteur : le dépôt de plaintes à l'étranger, dans des ressorts choisis pour leur célérité, leurs mesures ex parte, leur publicité ou leur capacité à fonder ensuite une demande de coopération internationale - le choix du forum étant ici l'arme elle-même.